La fonction du regard pour le mouvement

Recherche en cours pour la pédagogie de la danse, la chorégraphie. Février-Septembre 2021.

L’objectif de cette recherche est de développer et de diffuser des approches pédagogiques et artistiques qui intègrent une compréhension plus profonde des liens entre la vision et le mouvement. Elle se déroule en trois phases : inventaire et étude des connaissances scientifiques (février-avril), réalisation et documentation d’entretiens et d’échanges interdisciplinaires (avril-août), présentation publique et communication des résultats (août-septembre).


Approche :

Le mouvement quotidien
Dans la vie quotidienne, mon corps et mon mouvement sont dirigés vers des objets et des objectifs qui leurs sont extérieurs : c’est la fourchette que je saisis pour manger, la direction que je pointe du doigt, ou le simple fait de me déplacer d’un espace à un autre. Mon regard précède toujours la réalisation de mes mouvements (1a), et possède par rapport à mes autres sens une place dominante dans mon champs perceptif (c’est par exemple le contributeur le plus important au maintient de mon équilibre (2)). En se focalisant sur les objets sur lesquels je veux agir, mon regard me sert à rassembler des informations sur mon environnement, et c’est grâce à ces informations que je définis les objectifs de mes actions et la façon de les réaliser.

Le mouvement dansé
Sous la conduite du regard, les mouvements de la vie quotidienne sont donc des mouvements fonctionnels : ils sont un moyen en vue de l’accomplissement d’une fin qui leur est distincte. Dans la danse, le danseur n’est pas en relation avec des objets extérieurs. Les mouvements dansés n’ont pas une téléologie exogène : leur but, au contraire, est leur propre réalisation. Le danseur devient alors lui-même ce dont il est conscient et le but de son mouvement. Il est à la fois le moyens et la fin de l’action qu’il entreprend.

Le regard dans le mouvement dansé
Dans cette situation, la fonction informative du regard perd de sa nécessité et perd sa place dominante dans la hiérarchie de mes sens. Je deviens plus conscient de mes sensation proprioceptives, et celles-ci deviennent un repère plus important dans la perception de mes mouvements et pour leur réalisation. Dans cette situation le regard devient alors parfois pour le danseur un ustensile quelque peu étranger et presque superfétatoire, un outils attaché au corps, dont il ne sait parfois trop que faire.

Vue et perception corporelle
Et pourtant la vue est un constituant fondamental de notre perception corporelle et de notre motricité. Associée à notre proprioception, la perception visuelle de notre corps participe à l’élaboration notre schéma corporel : c’est parce que je vois ma mains bouger et que simultanément je la sens bouger, que j’apprends à la contrôler. Ce contrôle visuel de notre corps est indispensable à la précision de nos mouvements (1b).

Mon corps et l’espace
De plus, cette perception visuelle et proprioceptive que j’ai de mon corps sert de base à ma perception de l’espace. Mon corps est la pierre-de-touche perceptive de ma perception de mon environnement : c’est parce que j’expérience la continuité spatiale et temporelle de mon corps que je peux percevoir la continuité spatiale et temporelle de mon environnement. Et inversement, ma perception – tactile et visuelle – de l’espace et celle des objets de mon environnement, participent à l’élaboration de ma perception corporelle : c’est parce que je distingue, visuellement et tactilement, mon corps des objets et des espaces de mon environnement, que je prends conscience des limites, des caractéristiques et de la continuité spatiale et temporelle de celui-ci.

Se mouvoir
Selon le principe du couplage perception-action, notre motricité et notre perception auraient génétiquement évoluées l’une avec l’autre dans un entrelacement fonctionnel étroit. Nos mouvement seraient ainsi codés à niveau neuronal en terme d’effets perceptibles sur notre environnement (3). L’existence des neurones miroir supporte également cette idée d’un entrelacement entre les processus neurologiques perceptifs et moteurs. Enfin, d’autres études reposant sur les théories de l’embodied cognition tendent à montrer que que notre perception, notre ressenti émotionnel et nos opérations cognitives sont influencées, voir formées, par les mouvements que nous faisons ou simplement par la position de notre notre corps.

Penser dans/par l’espace
Au-delà des liens intime qui unissent ma perception corporelle et ma perception de l’espace, il est important de noter que cette dernière n’est pas une faculté neutre. La perception de la tridimensionnalité de l’espace et la localisation et l’identification des objets et de leurs relations ne consistent pas seulement en des opérations neuronales purement logique de traitement des percepts visuels (et tactiles). Notre perception spatial comprends intrinsèquement l’attribution de significations aux objets et aux espaces4. Mon cerveau ne perçoit pas l’espace et les objets simplement comme une feuille de papier serait imprimée d’une image. Il construit continuellement mon environnement à travers des processus cognitifs de remémoration, d’évaluation et d’agencement de contenus sémantiques en lien avec des états somatiques (c’est-à-dire en lien avec des états émotionnels).

L’entrelacement biologique et psychique profond de la vue et du mouvement ainsi que la nature intrinsèquement sémantique et émotionnel de l’espace que nous percevons nous forcent à repenser notre conception de la danse en incluant notre regard et nos perceptions visuelle dans la conception même des mouvements dansés

Comment le mouvement dansé affecte-t-il mon regard et ma perception de l’espace ? Comment les modulations de l’attention que je porte à mon regard peuvent-il affecter ma danse ? Comment puis-je utiliser mon regard de la manière la plus utile possible quand je danse ? Comment concevoir une chorégraphie qui prend en compte l’importance constitutive de la vue dans mon schéma corporel ? Est-il possible de concevoir une chorégraphie qui prends en compte la façon dont ma perception de l’espace affecte mes processus cognitifs et mes états émotionnels ?

Cette recherche a pour but de faire se rencontrer des artistes, des danseurs, des praticiens de méthodes corporelles et des scientifiques pour échanger autour de ces questions. Elle suit trois axes-étapes de recherche :
– Perception de mon corps en rapport à l’espace : nous explorons la façon dont ma perception de l’espace participe à l’élaboration et au maintient de mon schéma corporel, ainsi qu’à la perception, à la représentation et à la réalisation de mes mouvements.
– Aspect sémantique de ma perception de l’espace : dans quelle mesure ma perception de l’espace est-elle mêlée à l’attribution de signification aux espaces et aux objets qui m’entourent.
– Perception de mon corps en rapport à ce réseau sémantique : dans quelle mesure les espaces et objets qui m’entourent déterminent ma perception corporelle, mon schéma corporel et ma façon de me mouvoir.

(1) Ross A. I., Schenk T., Hesse C., 2015.
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4670101.
a) “eye-movements typically precede motor actions suggesting that the main role of vision is to provide the motor system with the information needed to successfully complete an action
b) “as soon as visual feedback of the moving hand is prevented, reaching and grasping movements were found to show systematic errors
(2) Hansson EE, Beckman A, Håkansson A (December 2010). http://lup.lub.lu.se/search/ws/files/5263076/1671500.pdf
(3) Hommel, B.; Müsseler, J.; Aschersleben, G.; Prinz, W., 2001
https://www.cambridge.org/core/journals/behavioral-and-brain-sciences/article/abs/theory-of-event-coding-tec-a-framework-for-perception-and-action-planning/8ED5183AD786D5284DD75B8EA073CEE7
Prinz W., 2010
https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/713752551
(4) Jeannerod, M.; Jacob, P. (2005-01-01). https://jeannicod.ccsd.cnrs.fr/ijn_00000569/file/ijn_00000569_00.pdf
1040 : „Since it penetrates deeply into visual knowledge of the world, visual perception cannot be limited to selecting an object from its surroundings, identifying it and giving it meaning. Semantic processing of visual inputs also implies comparison, which in turn requires that several objects be simultaneously represented and analyzed: hence, object perception in turn presupposes the representation of spatial relationships among two or more objects in a coordinate system independent from the perceiver. Spatial relationships in themselves carry cues for attributing meaning to an object, so that their processing is actually part of semantic processing of visual information.


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© Picture : Andrea Piacquadio

Dieses Projekt wird gefördert durch die Beauftragte der Bundesregierung für Kultur und Medien im Programm NEUSTART KULTUR, Hilfsprogramm DIS-TANZEN des Dachverband Tanz Deutschland.